Puro Pueblo I

Puro Pueblo120 pages, 29×22 cms. Année de publication : 2012
199 photographies b&n

Sujet : Les manifestations de l’Unité Populaire dans les rues de Santiago du Chili. « Puro pueblo I » parce qu’il s’agit du premier recueil conçu en 1974, immédiatement après le coup d’état du 11 septembre sous le coup de l’indignation et de la colère. Et pourtant, il semble bien que les petits textes écrits pour accompagner chacun des chapitres de cette publication aient conservé l’émotion et, à la limite, la poésie, qui se dégageait de ces manifestations.

La “manif”: l’ambigüité de l’illusion du pouvoir

Foncons tous sur le lieu de rassemblement !

Il existe, d’une part, les manifestations dont les dates sont fixées d’avance, comme le Premier Mai et, de l’autre, les défilés organisés pour débloquer une situation ou prévenir une menace.

C’est ainsi que chaque manifestation se colore en fonction de la conjoncture politique du moment, et exprime la sérénité, la joie ou la détermination selon les perspectives politiques immédiates.
C’est qu’en manifestant chacun a le sentiment de peser directement sur l’histoire, cela crée une ambigüité dont on ne sait si elle tient davantage au principe selon lequel le pouvoir appartient au plus grand nombre ou à l’illusion fallacieuse de l’avoir déjà conquis en voyant tant de mains tendues.

Les gosses: la réappropriation du fait politique

Allende ! Le peuple te defend !!!

La démocratie suppose la participation de tous à la vie publique et, en particulier, celle des jeunes et des enfants
Pas question, ici, de les écarter de la chose politique, comme si elle était, pour eux, soit impure et dégradante, soit trop grave et trop sérieuse

Il ne s’agit plus, ici, d’amener les enfants des écoles, bien proprets, agiter de petits drapeaux au passage de présidents et de généraux bienveillants…
Ici, la politique, la vraie, devient l’affaire de tous, particulièrement l’affaire de ceux qui n’avaient pu, jusque là, faire entendre leur voix: les femmes, les pauvres, les illettrés, les vieillards, les enfants.
Ici, les enfants ont droit de cité et d’expression. Leur participation à la politique n’est pas manipulée, mais conquise avec enthousiasme.

Le cri: un stratagème d’identification populaire

Le cri…

Les slogans lancés par quelques uns sont repris de proche en proche par la multitude, et reviennent à leur source après avoir fait le tour de la ville, imprimant à chaque manifestation son caractère propre.

Slogans unitaires: “El pueblo, unido, jamàs serà vincido! », (Le peuple, uni, ne sera jamais vaincu !), indications d’appartenance politique: “Pueblo, consciencia y fusil, Mir, Mir, Mir! » (Peuple, conscience et fusil, Mir, Mir, Mir) slogans de circonstance: “Hago cola, y que? Aún soy en la UP » (Je fais la queue, et après? Je suis encore avec l’Unité Populaire!)
Et puis cette trouvaille géniale, qui permet de se démarquer, à coup sûr, des adversaires et des indifférents: “El que no salte es momio! » (Celui qui ne saute pas est un réac!), et toute l’avenue se met à onduler, chacun sautant sur place, afin d’exprimer ses convictions, laissant à découvert les réactionnaires, bien sûr, mais aussi les “bourgeois” bienveillants, paralysés par la gène.

La femme: figure de proue du pouvoir populaire

Elle a apporte son drapeau…

Les femmes sont innombrables dans les manifestations car elles sont moins nombreuses que les hommes à travailler dans les usines et, par conséquent, plus facilement disponibles pour aller au centre de Santiago à la “concentración” de six heures et demie.

Par leur sensualité épanouie, leur violence, parfois, et leur humour, toujours, elles sont le ferment de la manifestation qui transforme ces milliers, ces dizaines de milliers de regards, en l’âme d’une communauté où chaque visage est à la fois tout et partie de cette marée humaine dont les vagues déferlent sur la ville.
Par leur élan irrépressible, elles préfigurent, elles inventent, elles entraînent la quête immense de tous: celle d’un réel pouvoir populaire.

La fête: entre solennité et carnaval

La ronde improvisee des femmes et des enfants, Avenida Providencia,

La rue est la scène naturelle de la manifestation et celle-ci se trouve décorée, aux quatre coins de la ville, par les immenses peintures murales des Brigades Ramona Parra, filles naturelles de Diégo de Rivera et des graffitis du Bronx.C’est dans ce décor que se côtoient deux manières d’être ensemble: la vieille tradition syndicale, avec ses bannières de velours brodé de lettres d’or et empreinte de la gravité presque religieuse que donne le sentiment de porter témoignage d’une idée…

Et puis la fête improvisée, un peu folle, où les vieilles femmes prennent la main des enfants pour danser une immense ronde sur toute la largeur de l’avenue…
La foule explose alors d’un immense éclat de rire qui la soulage de l’extrême tension accumulée. Déferle alors, par le chant et par la danse, la joie d’être ensemble, si nombreux, portés par un même espoir…

Allende: charisme sans culte de la personnalité

Il est passe a la maison prendre le portrait de son Président.

Le peuple des manifestations exprime à l’égard de son Président tout à la fois admiration, respect, confiance, et une immense tendresse.
Dans la nuit de son élection, le 4 septembre 1970, un contrat a été passé entre Allende et le peuple chilien: il serait la voix portant la volonté de cette multitude, en échange de quoi, slogan hurlé á chaque manifestation, “Allende, Allende, el pueblo te defiende » (le peuple le défendrait).

Rassembleur d’hommes et de femmes, plutôt que meneur, le “Chicho” comme on l’appelle familièrement dans la rue, sait, un peu paternaliste et très conscient de ses effets, résoudre les situations les plus embarrassantes. Lorsque, par exemple, au cours de ce Premier Mai houleux, l’Internationale est entonnée par l’extrême gauche au milieu de son discours, il se met à la chanter lui-même, immédiatement suivi par toute la Place de la Constitution.

Bannières: expression individuelle et collective

C’est elle qui a prepare son propre manifeste.

Les banderoles sont transportées enroulées, leur peinture à peine sèche, jusqu’aux points de ralliement de la manifestation: sur l’épaule, à moto, dépassant de la vitre entrouverte d’un mini-bus…
Et aussi les “letreros”, des pancartes écrites à la hâte avant de partir, sur une planche ou un bout de carton: écriture enfantine, caricatures maladroites. Chaque « letrero » est apprécié et commenté.

Le « letrero » a ses spécialistes qui ne sauraient se rendre à la manifestation sans en composer un nouveau. Tandis que le conflit politique se durcit, la contre-culture “rota”, prolo, tranquillement grossière, souvent sexuelle et provocatrice, s’épanouit sur les “letreros”.
Mais il n’y a pas que la parole: il y a les milliers de bâtons, de perches et de gourdins brandis avec les banderoles, et qui hérissent la manifestation à la manière des lances des guerriers d’un tableau de la Renaissance, si dérisoires face à la menace qui s’annonce…

Le poing: la puissance généreuse du peuple

Le poing brandi : menace ou signe de ralliement ?

Comme il est difficile de trouver parmi ces visages autre chose que de la sérénité ! Comme il est difficile de trouver de la haine ! A se retrouver ensemble si nombreux, on se sentirait presque invincibles ! Les mains sont plutôt tendues que menaçantes, et lorsque les poings sont brandis, c’est en signe de ralliement plutôt que d’offensive.

C’est avec les mains, autant qu’avec la voix, que communiquent les manifestants: leur enthousiasme en applaudissant, leur timidité, en gardant le poing à peine fermé, ou leur détermination en le brandissant de façon menaçante
Pour peu que, d’aventure, un “bourgeois” risque un œil derrière ses volets, on s’empresse de se moquer de sa frayeur plutôt que de le menacer.
La condescendance goguenarde du peuple est faite de générosité, mais elle laisse chez ses adversaires des blessures qui ne s’oublient jamais.