Du coq à l’âne

 

Du coq a l'ane

258 pages, 21×24 cm.
Année de publication : 2013
205 photographies couleur et b&n

Sujet: Délire imaginaire en dix huit chapitres couvrant aussi bien les animaux sous toutes leurs formes que les moteurs de motos anglaises. La façon qu’a Pierre Maillot (cité plus haut) d’aborder ce recueil dans son introduction nous a semblée la plus appropriée, en effet, le salmigondis pseudo philosophique qu’il propose correspond parfaitement a la totale irrationalité de l’exercice.

Nains de jardin, Village de la Baltique, 2009
Nains de jardin, Village de la Baltique, 2009

Le coq et l’âne ; ces deux bêtes n’ont rien à se dire. Elles s’ignorent depuis longtemps, toujours. Le coq et sa poule, la poule et son coq sont ovipares. Autant dire que la femelle pond son œuf et basta. Indifférence généalogique remarquable.

Osterhase de papier mache, Allemagne, 2012
Osterhase de papier mache, Allemagne, 2012

Les naturalistes contemporains considèrent que ce comportement fait reconnaître le coq et la poule comme descendants des dinosaures. L’ânesse et son âne sont vivipares. Autant dire que la femelle connaît les travaux de la grossesse, de la parturition, de l’allaitement et de l’éducation de l’ânon. On comprend d’évidence que le coq et l’âne, la poule et l’ânesse n’ont rien à faire ensemble, rien à voir, rien à se dire. Le coq et l’âne forment un couple burlesque.

Timbre Britannique d'une Livre Sterling
Timbre Britannique d’une Livre Sterling

Si, quittant le terrain biologique, on s’avance sur celui de la psychologie, l’opposition s’affirme et se confirme. Le coq, dans sa légende, orgueilleux de sa beauté, est colérique, batailleur. Il ergote volontiers, et cocoricote comme un con tous les matins. L’âne, paisible parmi les paisibles, patient, endurant, porte la charge des autres et les autres. Il est modeste. Et s’il est appelé à la gloire, parce que christophore, il n’en parcourt le chemin que dans la plus totale humilité, au point de passer pour un âne.

Bas moteur de la Norton Commando, 850cc.

En fait ce livre est comme l’os de Rabelais. Il faut se donner du mal pour atteindre la substantifique moelle, et d’abord trouver le fil d’Ariane qui conduit à voir ce qui est invisible au premier regard. Bref, accomplir le parcours initiatique qui conduit à l’île au trésor.

La fille des charbonniers, Minas Gerais, Bresil, 1969
La fille des charbonniers, Minas Gerais, Bresil, 1969

Or, une unité, et même une identité évidente est partagée par tous ces objets-sujets présentés sur ces pages, c’est leur absence, leur irréalité. Tout ce qui est montré n’a aucune présence actuelle. Ah ! dirait Godard, vous croyez voir un nain de jardin ? Essayez donc d’en toucher un seul, juste du bout du doigt. Vous ne toucherez que du papier glacé. Nous ne voyons pas des jeunes filles, des animaux, des maisons, nous voyons quelque chose qui les représente symboliquement, métaphoriquement, imaginairement… Le mot est dit. JMH ne nous présente pas ces sujets, mais leur image. Or, face à une image, nous ne voyons pas la chose même, mais nous l’imaginons grâce à son image. Et chez JMH, grâce plus précisément à son image photographique. L’intérêt éminent de cette image est de montrer les objets-sujets en leur absence.

Gingerbread cottage, Martha's Vineyard, 2009
Gingerbread cottage, Martha’s Vineyard, 2009

Quand on ne peut montrer la chose même, on envoie son représentant. L’image ne présente pas, mais représente ce qu’elle montre. Ne vous y laissez pas prendre, ce n’est qu’une image, dit encore le funambule cinématographique suisse. Et tout est là du secret de ce livre et du Dr Hall.

Walt Disney Concert Hall, Frank Gehry, Los Angeles, 2009
Walt Disney Concert Hall, Frank Gehry, Los Angeles, 2009

Car une image ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval. On dit : « Prends donc une photo ! », comme si ça se faisait tout seul. Ça ne se fait pas tout seul. Il faut aller la chercher. Il y a bien des images qui se donnent : ce sont des cartes postales : la tour Eiffel, la Baie des Anges, une marchande de fleurs, un Président de la République. On dit aussi des « clichés », ou des chromos. Elles ne disent rien que le convenu (un mot qui dit bien ce qu’il veut dire). Ces images qui se donnent, n’importe qui peut les prendre. Mais, comme les péripatéticiennes, elles ne donnent que l’apparence, le fantôme.

Mannequin, Toulon, 2006
Mannequin, Toulon, 2006

Celui qui refuse le simulacre doit prendre l’image. Et, avant de la prendre il faut qu’il la conçoive, la construise, la pense. On ne la prend pas d’assaut, on ne sort pas son appareil dans la seconde, on ne saute pas sur le sujet. Passons sur les décisions et les exigences techniques des réglages : lumière, distance, temps de pose, angulation, profondeur de champ… Ces choix qui construisent l’image ne sont que les conséquences techniques de la sensibilité et de la culture du photographe, les médiations de son désir de sens et de sa sensibilité. Bref, en donnant à voir le monde tel qu’il le voit, le photographe, montrant le monde, se montre lui-même. Il parle de lui, de sa vision du monde.
On me voit venir. Hall dans ses images nous parle de sa façon d’être au monde, de s’y tenir, de l’aimer ou de le craindre. Ainsi le Coq à l’Âne du Dr Hall doit-il être considéré, que sa pudeur n’en soit pas choquée, comme un autoportrait photographique. Comme tous les vrais photographes, John filme ce qu’est pour lui la vraie vie, c’est-à-dire l’invisible. Les images qu’il a choisies sont les messagères de sa vision de la vie invisible. Le punctum n’est pas, comme disait Barthes, dans un point précis de la photo expressément construit pour y conduire inévitablement, mais dans le regard du photographe qui a construit ce punctum.