UNE AMERIQUE DESERTEE


140 pages, 24 x 24 cm.

Année de publication: 2018

112 photos n&b.

 

 

 

Déambulation sur les routes d’un pays déroutant, les Etats Unis d’Amérique, entre la fin des années ’70 jusqu’à la première décennie des années ‘2000. Ici, le parti pris du photographe est de parcourir les espaces, la nature, les routes les villes et les ruines de ce pays comme s’il avait été déserté de ses habitants… Comme si le souvenir de l’Amérique devait être celui d’une Amérique désertée. L’introduction est écrite par Jan Munroe, un diable de Californien !

Montagnes Rocheuses, Nevada

 Chaque fois que je traverse l’Amérique en voiture – et je l’ai fait à plusieurs reprises – arrivé à mi-chemin, je me dis « JESUS CHRIST ! QUEL ENFER !  ET ILS ONT FAIT TOUT CA EN CHARIOT A CHEVAL ? » Et alors je continue de conduire. De conduire. De conduire, De conduire. Ce pays est infini, ce pays ne finit jamais.

Je suis américain, ça, ça ne fait aucun doute. Je suis né dans l’Iowa au début des années ’50, le « corn belt » ; le grenier à grain des Etats Unis, tout au centre du pays ; plus de porcs que de gens ; plus de fermes que de villes avec des champs qui s’étendent comme l’océan.  Mais, contrairement au Kansas ou au Texas (qui se déroulent à l’infini sans le moindre signe de présence humaine mille après mille, où les voyageurs guettent désespérément une barrière ou une lumière au loin, ou simplement un arbre pour briser le flou dans lequel se fond le vaste néant du ciel et de la terre, leurs limites s’estompant dans une brume lointaine), l’Iowa offrait un paysage bien plus amical.

Port d’Anapolis, Maryland

Des arbres, des fermes, des collines déferlantes, des porcs, des vaches, mais plus particulièrement du maïs. DU MAïS ! Du maïs partout où vous regardiez. Le maïs roi. Des mers de maïs bleu-vert qui se balançaient dans le vent et ondulaient comme l’océan (ou tout au moins comme j’imaginais l’océan, étant donné que je n’avais jamais vu l’océan). Ne pas manger un épi de maïs ruisselant de beurre signifiait que l’on n’était PAS américain. Inimaginable ! Impensable ! Impardonnable ! On m’a raconté que la plupart des Français n’avaient pas le même avis au sujet de ce délectable mets américain. Mais peu importe : la plupart des Américains sont dégoûtés à l’idée qu’on puisse manger des escargots. Attribuons simplement cette divergence à des « différences culturelles » et passons outre.

Rochers au bord de la route, Utah.

J’aime ce pays. Je hais ce pays.

Je suis fier de ce pays. Ce pays m’embarrasse.

C’est un endroit formidable, C’est un endroit ridicule,

Un pays où l’on atteint ses rêves, fertilisés par la poussière d’autres rêves qui ont été pulvérisés.

Un pays de « liberté et de justice pour tous » (comme le célèbre le Serment d’allégeance que tout élève en Amérique répète chaque matin, la main sur le cœur et les yeux fixés sur le drapeau); un pays d’injustice et de désespoir profonds.   C’est un pays de paix très souvent déchiré de crises violentes, soudaines et incompréhensibles.

Un pays qui peut avoir un Président noir venu de rien – ce qui était vraiment inimaginable il y a trente ans – avec une ampleur de vues sur le monde et une politique tournée vers l’avenir pendant une législature et la législature suivante… Bien, ai-je besoin d’en dire davantage ?

Marécages, Virginie.

Voilà les Etats-Unis. Un pays de vastes étendues et, en même temps, de vastes contradictions et dont les citoyens ne sont pas le moins du monde unis. Nous avons simplement l’air de vivre ensemble, de dépasser les barrières culturelles, d’effacer nos différences et d’œuvrer ensemble lorsque nous affrontons une plus grande menace (disons Adolf Hitler par exemple). A part ça, il semble que nous passions notre temps libre à nous bagarrer comme des crétins.

Mais quel rapport peut-il y avoir entre tout cela et John Hall ? Et les photographies de ce livre ? Eh bien, TOUT !

Dans ces magnifiques clichés panoramiques, John Hall saisit tout ce dont j’ai parlé. Le caractère grandiose de ce pays et sa petitesse; sa grandeur et son absurdité; la promesse et le naufrage qu’il laisse derrière lui.

Lors de mes déambulations au cours des années je suis allé dans bien des endroits photographiés dans ce recueil, mais parfois le regard neutre d’un étranger peut mieux éclairer un lieu familier. Peut-être parce que sa perception des choses n’est pas brouillée par ses émotions et sa propre implication;  sans les à priori d’histoires anciennes ou d’engagements actuels – c’est ce qui est nécessaire pour saisir l’essence –.

Bristlecone millénaire, Basin National Park, Nevada. USA>

Son travail me hante comme le font les tableaux d’Edward Hopper. Les personnages, s’il y en a, sont insignifiants. La totalité du cliché – qu’il s’agisse d’un paysage, d’une ville, d’un reflet sur l’eau – interroge et suscite un écho émotionnel, ce qui n’est pas le cas avec la présence humaine. De fait, l’activité humaine semble n’apparaître qu’en tant que vestige d’actions passées et non d’actions actuelles – un peu comme lorsqu’on  voit surgir d’un champ en France ou en Italie un objet romain autour duquel la civilisation présente s’écoule et continue de vivre en ignorant superbement ce qui est advenu auparavant.

Les photos de John Hall résonnent de la même façon, éveillent le même écho.

Avec ses paysages urbains, nous ne voyons pas les gens qui ont bâti ces choses, mais nous voyons leur essence : leur créativité, leur ingénuité, leur ingéniosité. Peu importe qui ils étaient. Peu importe à quoi ils ressemblaient. Ce qu’ils ont créé, la marque qu’ils ont laissée sur le front de la terre, voilà ce qui importe. Une fois de plus, c’est une question d’essence.

Maison de plage, Outerbanks, Virginie

Ses paysages évoquent les émotions que j’ai ressenties étant enfant le jour où je me suis perdu dans un champ de maïs lors d’une innocente partie de cache-cache avec les gamins d’une ferme voisine. Le fait de se retrouver environné de plantes deux ou trois fois plus hautes que moi sans avoir la moindre notion de la droite ou de la gauche, de l’avant ou de l’arrière, suscita une impression d’isolement et un sentiment de stupéfaction face à la présence et à la puissance absolues de la nature dont je n’avais jamais pris conscience jusqu’alors.

Eglise, Valentine, Texas

On nous avait bien raconté des histoires qui se seraient passées dans les Etats voisins de grandes prairies (le Kansas et le Nebraska) rapportant que les habitants de villages entiers se seraient tenus par la main et auraient avancé en longues files à travers les champs de maïs infinis, à la recherche d’un enfant perdu qui n’aurait pas tenu compte des ordres de ses parents du genre: « Par tous les diables, ne rentre pas là-dedans ! « . On les aurait parfois retrouvés et ramenés sains et saufs chez leurs parents. Mais parfois, malheureusement, ce n’était pas le cas et leurs corps n’étaient découverts qu’après la récolte.

Eglise d’adobe espagnole, Santa Fe, Nouveau Mexique

J’ai erré au hasard pendant des heures et j’ai réussi finalement à trouver une sortie, émergeant très loin de l’endroit par où j’étais entré. J’ai dû marcher longtemps dans l’obscurité jusqu’à la maison et la soirée a été encore plus longue une fois arrivé. Furieuse, ma mère m’a accueilli par une engueulade et des coups de ceinture, puis elle m’a conduit jusqu’aux fermes éloignées de mes copains pour que je m’excuse auprès de leurs parents inquiets pour les soucis que je leur avais causés.

Depuis lors, je ne suis plus jamais entré dans un champ de maïs. Du moins pas avant la récolte. Je m’en tiendrai à la poésie des nobles champs de soja dont les tiges ne sont guère plus hautes que vos genoux. Vous n’avez jamais entendu parler de quelqu’un qui se serait perdu dans un champ de soja, aussi jeune, stupide ou ivre fùt-il.

Arrivée a New York par l’East River.

« Géants de la terre », le très beau roman de O.E. Rolvaag, me fait le même effet. Il s’agit d’immigrants norvégiens qui se battent pour leur survie dans la prairie du Dakota, qui tâchent de comprendre et de mesurer l’espace et le mystère quand il leur faut affronter un panorama infini et vide, tel qu’il était alors, et en maints endroits continue d’être l’Amérique. La terre, dans ce roman, comme dans les photos de John, comme je l’ai ressentie dans le champ de maïs, est un personnage en soi, bien plus puissant qu’aucun héros ou aucune héroïne, dans aucun livre ou aucun film. Quelqu’un qui est assis en silence, muet, qui approuve calmement, alors que nous, chétifs humains éphémères, nous expédions nos tâches futiles à toute allure, sans réfléchir, à la surface de la terre.

Walt Disney Concert Hall, Los Angeles, Californie.

Une fois de plus, ces photos de John Hall résonnent de la même façon, éveillent le même écho : l’essence.  J’aime ce pays, je hais ce pays.  C’est un endroit formidable, c’est un endroit terrible  Un pays d’idées et de principes grandioses, un pays d’idées stupides et de corruption.   Un pays aux succès scientifiques étonnants, un pays incapable de savoir doter tous ses citoyens de services médicaux décents.

En tant que participant actif à son avenir (je vote, contrairement à nombre de mes concitoyens), j’ai quelques vagues rêves pour ce qui pourrait advenir. J’ai même quelques sérieux espoirs. Il est parfois difficile d’en avoir. Mais il faut en avoir car, pour bien des gens, nous représentons réellement une espérance pour le monde. C’est notre responsabilité et notre fardeau, particulièrement dans une époque aussi confuse. Nous luttons à la recherche de la perfection. C’est un chemin long et difficile. Et c’est une naissance douloureuse.

« Oasis », Station service désaffectée, Texas

En attendant, nous avons ces photos pour nous rappeler ce que signifient cette promesse et ce mystère.,

Jan Munroe, Los Angelès, Janvier 2018