SAMBA TRISTE

226 pages, 22×24 cm; Publication: 2016; 96 photos n&b

 

Sujet: Premier volume  d’une trilogie portant sur le Brésil, la Tunisie et le Chili saisis à des moments cruciaux de leur histoire: celui du régime des colonel au Brésil, de la présidence de Bourguiba en Tunisie, et de l’Unité Populaire au Chili. Dans le cas du Chili, les photographies sont agencées en une douzaine de chapitres introduits par des sambas populaires.  Le livre est précédé par un texte du photographe qui situe l’ambition de son projet. et se conclue par un 4éme de couverture de Marie Nimier, écrivain.

« Les photographies de cet album ont été prises il y a presque cinquante ans, entre 1968 et 1974, c’est-à-dire pendant « les années de plomb » du régime militaire brésilien. Elles ne couvrent donc pas la totalité de cette période qui va de 1964 à 1985. Cela dit, en dépit des changements politiques et du retour à un régime démocratique, malgré la croissance économique, et l’accession de

Paysan du Mato Grosso

ce pays au nombre des pays émergents, et même si les efforts du Parti des Travailleurs en faveur des déshérités se sont traduits par des résultats incontestables, je ne pense pas que le visage des hommes, des femmes et des enfants que l’on rencontre aujourd’hui dans les faubourgs des grandes villes, et les villages de l’intérieur du pays, soient très différents de ceux que j’y ai rencontrés à l’époque.

Paysanne chez elle, Minas Gerais

Lorsque, pour la première fois, le voyageur arrive au Brésil, tout est possible : il apporte avec lui une infinité d’expectations souvent contradictoires, parfois complémentaires… Claude Lévi-Strauss témoignera de l’existence et de la diversité de communautés dont beaucoup ne soupçonnaient pas l’existence ; Blaise Cendrars les impressions ingénues de vacances passées chez un riche ami d’Amérique et Roger Bastide la description minutieuse des religions afro-brésiliennes… En arrivant au Brésil, j’ai cherché à confirmer l’idée préconçue que je me faisais du pays : les plages étaient belles parce qu’elles étaient peu fréquentées, les usines qui se multipliaient n’avaient pas encore la terrifiante beauté du véritable paysage industriel et l’existence de la police était, certes, plus ostensible qu’ailleurs, mais les casernes second empire étaient gentiment entourées de bougainvilliers….

Dans la favella, Rio de Janeiro

Alors, j’ai parcouru le bord des routes marginales qui entourent Sào Paulo, j’ai marché dans les « ruas » de terre des quartiers périphériques, j’ai emprunté les chemins menant aux « fazendas » de café et, lorsque j’ai connu assez de portugais, j’ai fréquenté les marchés populaires et les « terreiros » de « macumba ». J’ai découvert alors un autre Brésil, un Brésil sans miracle, le Brésil des miracles, à la fois indien, africain et portugais, j’ai découvert ce que je crois être le Brésil. Cet « autre » Brésil était, certes, celui de la pauvreté, mais pas toujours celui de la misère, c’était celui des bidonvilles, mais c’était aussi celui où se recrutaient les vedettes du sport national, c’était celui de l’analphabétisme, mais aussi celui où se manifestait de la façon la plus évidente l’existence d’une extraordinaire culture populaire.

Premier bébé…

Le contraste était tel entre le Brésil « développé », c’est-à-dire celui qui se répartissait les fruits de l’activité économique et l’autre, le Brésil perçu comme arriéré et marginal, que l’on entendait souvent conclure à l’existence de deux ou même trois Brésils… En fait, il n’existait qu’une seule et même réalité brésilienne, celle d’une société où se manifestaient simultanément toutes les contradictions et les conflits d’un capitalisme naissant similaire à celui qui s’était développé dans l’Europe du 19ème siècle. Au fond, c’est la même situation qui prévaut encore aujourd’hui dans le pays. En fait de marginalité, est-il marginal l’ouvrier agricole qui assure deux millions de dollars d’exportations par jour ? Est-il marginal le vaqueiro qui contribue à

Chambre de paysans, Minas Gerais

la formation du tiers du produit agricole ? Est-il marginal le « retirante » émigré du Nordeste qui a fait de Sào Paulo une mégapole en trente ans ? Est-il marginal le petit fonctionnaire municipal qui, une fois par semaine, se rend pour prier sur son « terreiro » de « macumba » ? S’il est un Brésil marginal, c’est celui des « play boys » qui se pavanent en voiture américaine sur le boulevard, ce n’est pas celui des gardiens de porcs qui somnolent autour d’un feu en se tapant une bouteille de « pinga ».

Le « carro de boi » n’a pas change depuis le XVIIeme siecle

Les manifestations culturelles de l’identité brésilienne appartiennent au peuple. Les religions afro-brésiliennes, le carnaval, la musique populaire, les sports rituels comme la « capoeira », le football, les légendes et l’activité artisanale sont à l’origine exclusivement populaires, c’est-à-dire pratiquées et transmises par le peuple. Pourtant, même si les citadins ont oublié les légendes que racontaient les nourrices noires à leurs parents, si les politiciens financent des « terreiros » de « macumba » pour gagner quelques voix, si le carnaval se fête dans les clubs lorsque la rue est envahie par la foule des « favelas », si les loteries clandestines du « jogo do bicho », les « pai de santos » des « terreiros », les maîtres d’écoles de samba et de « capoeira » restent parfois à la marge de la légalité, toutes ensemble, ces manifestations font la spécificité du Brésil.

Retour du café, bidonville de Sào Paulo.

Ce qui frappe dans la plupart des portraits de cet opus, ce sont les regards des modèles qui expriment alternativement la révolte, la résignation, la joie et l’incertitude. La capture de ces regards suppose que s’établisse entre le modèle et le photographe une sorte de connivence, d’empathie qui ne sont possibles qu’au terme d’un dialogue, d’un échange qui permettent au sujet de supporter l’espèce de violence que constitue le fait d’être photographié. Le fait que le modèle soit prévenu, qu’il ne soit pas surpris, donne à ces photos un aspect différent de ce qu’il est convenu d’appeler « la photographie de reportage ». Se sachant photographié, d’une façon ou d’une autre, le sujet « pose ». Je n’aurais aucun scrupule à voler aux riches des images, des instants d’eux-mêmes. Par contre, nombreuses sont les personnes représentées ici qui n’avaient jamais été photographiées auparavant, cela ne pouvait se faire sans une sorte de solennité, et je voulais reconnaître à ces gens le droit de choisir l’image qu’ils désiraient donner d’eux-mêmes. C’est un peu de cette dignité-là que je voulais faire ressentir. Un cliché réussi est un instant choisi, ce ne peut être un moment volé.

Fin de carnaval, Rio de Janeiro.

Certains pourraient penser que le choix de ces documents relève d’une perspective « misérabiliste » représentant un monde marginal, ce qui serait faux au plan statistique aussi bien que culturel. J’ai souvent rencontré, au Brésil surtout, un refus trop violent pour être rationnel, devant ces photos. Chez les citadins, bien sûr, éduqués depuis l’enfance à faire de la misère des autres, trop inconfortable, quelque chose de transparent, sur quoi le regard doit glisser… chez les pauvres, aussi, à la fois mystifiés et trop violemment traumatisés par la pauvreté pour pouvoir la voir représentée…Au fond, on pourrait m’accuser d’avoir cédé aux facilités de l’esthétisme et de m’être servi de la misère pour « faire joli ». Pourtant, il n’y a esthétisme que lorsque la représentation de la beauté est poursuivie comme une fin en soi. Il m’a semble légitime d’enregistrer la beauté d’un geste et la grandeur d’une scène

La foi: « macumba » Sao Paulo, Bresil

lorsqu’elles représentent la réalité. Je dirai seulement que nulle part ailleurs que dans la « favela », sur le « terrero » de « macumba » ou dans la « roça » de café, je n’ai eu le sentiment qu’il pouvait y avoir un Brésil plus authentique que celui-là. Ces photographies ne sont pas celles du désespoir. Elles représentent des gens qui, par le travail, la foi et les formes les plus authentiques de la création, cherchent à dépasser la situation qui leur est faite.