CORRESPONDANCES

194 pages, 23×29 cms.  Année de publication: 2015; 170 photographies b&n

Sujet: Il s’agit ici d’un face à face photographique visant a établir un dialogue entre les images d’un livre et qui se regardent, qu’elles aient été prises au même moment, à des décennies d’intervalle, ou sur des continents différents. C’est Pierre Maillot, cet explorateur de l’image fixe et animée qui nous livre dans son introduction les réflexions, les émotions et les sentiments que lui inspirent les trois correpondances qu’il a choisies sur les 85 qui sont contenues dans le livre.

Une image ne vient jamais seule », dit John dans un de ses textes. Les images s’appellent, se répondent, s’attirent. D’où le titre de cet ouvrage Correspondances. C’est un beau mot, plus encore au pluriel. Il convient à ceux qui s’écrivent comme à ceux qui voyagent, aux techniciens et aux savants qui cherchent la pièce manquante, la mesure juste qui correspond aux observations. Correspondances convient au cœur. Il nomme l’échange, la communication, l’harmonie, l’entente, l’accord.

Metro aérien, Berlin Est, 1988
« Little Odessa », quartier Russe de New York, 1994

Comment qualifier les correspondances de ces images face à face qui s’embrassent quand on referme le livre ? Le lecteur en décidera selon son humeur. Mais il faut poser une autre question, plus vaste : en quoi se font reconnaître les correspondances qui existent entre toutes les photos du recueil et qui en assurent l’unité ?

On ne les trouvera pas dans le sujet photographié. John n’est pas un photographe de genre. Il touche à tout, ou presque : photographe engagé, portraitiste, photographe de rues, d’architecture, de mode, de nature morte, photographe animalier. On ne trouvera pas l’unité du livre dans les sujets présentés. Pour ajouter à leur diversité, il faut rappeler que ces photos rassemblent une production de plusieurs décennies. Diversité des sujets, des époques. Pourtant le livre présente une unité, ces photos correspondent entre elles. Par quoi ? En quoi ? Comment comprendre cette parenté visible entre le visage puissant de la femme au cigare, une nature morte aux lunettes, un arbre pétrifié dans un désert, une foule rassemblée, deux enfants dans leur élan au-dessus du sol dans un soir de lumière ? Trois vraies villes. Paris notre mémoire. Venise notre éternité. New-York notre présent ?

Bidonville de Sao Paulo, Brésil
Paysanne, Minas Gérais, Brésil

 

 

 

 

 

 

 

 

A quoi correspondent ces photos ? La réponse est évidente : au photographe, à sa sensibilité, à sa technique. Bien entendu. Mais on peut le dire seulement d’un photographe. On ne pourrait pas le dire de tous ceux qui « prennent » des photos. Leurs clichés rassemblés au fil des années n’offriraient qu’un ensemble hétérogène, une confusion visuelle. Sauf si l’amateur qui a filmé même maladroitement, est photographe.

Qu’est-ce qu’un photographe ? C’est quelqu’un qui s’est laissé happer, prendre, saisir par l’instant. Quelle que soit sa sensibilité, sa technique, sa maîtrise, ses talents, ses dons,  le photographe est celui qui a la capacité de se reconnaître dans un instant du temps et de l’espace et de le capter. Il livre alors dans son cliché instantané un  instant significatif de sa sensibilité, de son cœur, de l’expérience qu’il a de la vie. Autrement dit, il donne une image de lui-même. L’unité de ses images est sa propre unité à travers le temps.

Habitation troglodyte, Matmata, sud Tunisien, 1976
Ghoumrassen, sud tunisien grenier a grain, 1976

La magie de l’art photographique et de la photo c’est qu’ils sont capables de saisir non pas le temps qui passe (ça c’est le cinéma), mais le temps qui s’arrête. Ou plutôt le temps que la photographie arrête. L’atome de temps. Le temps dans son essence même, saisi en plein vol.

Ensuite se franchit un autre pas. Cet instant saisi ne l’est que parce que le photographe l’a reconnu comme sien et l’a attrapé aux cheveux avant son évanouissement dans le passé immédiat, puis lointain. Mais cet instant déjà évanoui, en quoi le photographe a porté témoignage de lui même comment sera-t-il ressenti ? Jusqu’où peut-il porter ? A qui s’adressera-t-il ? C’est son degré d’authenticité donc d’universalité qui en décidera et permettra la communication avec celui qui regarde.

Je ne ferai pas ici l’analyse de la sensibilité de John. Elle s’avoue d’elle-même dans les instantanés de sa vie qu’il offre ici. Elle leur correspond. A chacun d’y reconnaître des moments d’humanité, de sa propre humanité. Et puisqu’il invite le visiteur a faire fonctionner son propre moulin à souvenirs, à émotions et à fantasmes, pourquoi ne pas partager avec vous ce que m’ont dit, à moi, quelques unes de ces correspondances ?.

Pages 26 et 27

Parati, littoral carioca, Brésil.

 

 

 

 

 

 

 

Monastère, Meteora, Grèce du Nord

 

 

 

 

 

 

Dans la symbolique archaïque des hommes de la Préhistoire, deux signes, un rond et une barre verticale, figurent la femme et l’homme. Le cercle pour la femme, la droite dressée pour l’homme. Les premiers scripteurs ne se sont pas foulés, ils ont dessiné ce qu’ils voyaient.

Et John, esthète polymorphe, voit bien les choses comme elles sont. Il ne se voile pas la face dans ces Correspondances puisqu’il la découvre, la « chose », jusque dans ce qui est pourtant le moins sexué, le non-érotique absolu: la roche, la pierre, le minéral. Il montre deux nymphes dos à dos appuyées, humides, d’où coule une source. L’origine du monde. Deux nymphes dos à dos ? Ou deux cuisses ouvertes. La fente. Le triangle. On est dans l’intime, le secret, le caché, le replié, le murmure. On s’y perd, on s’y retrouve. On y est. Le O et l’infini.

En face, le I bien entendu. L’érection, la surrection, la bandaison magistrale, tellurique. Cette veine de pierre dressée, gonflée qui s’élève au-dessus de la plaine silencieuse, dans l’attente. Noter que cette correspondance évidente, nécessaire, à laquelle nous devons tous d’être, n’est pas placée en tête du chapitre, glorifiée puisque originaire. Mais presque dissimulée, comme perdue dans le corps du recueil, humblement située en un lieu protégé des regards …presque cachée, comme l’acte qu’elle évoque, la reproduction (par bonheur) sexuée.

Pages 48 et 49

Battage du bla, Tunisie du nord
Manège, Marseille

Deux couples de chevaux occupent une place identique dans le cadre. Donnés à l’effort, ils tournent autour d’un axe, de gauche à droite, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, sans cesse emportés dans le mouvement répété. Le premier couple est « pour de vrai », tandis que le deuxième est « pour de rire », comme on disait dans la cour de récréation.

Les premiers chevaux sont peau, chair, muscles, tendons, os. Les pattes sont accrochées, rivées au sol dans la poussée. Ces chevaux dans la douleur, cous tendus, tirant de tout leur poids, travaillent. Les chevaux du manège sont de bois.  Pattes légères, aériennes, s’envolent dans la ronde du manège. Ils sont dans le jeu. Les deux activités de l’homme depuis qu’il a été accueilli par la Nature, sont le travail productif et le loisir. Le cheval travaille avec l’homme depuis que nous en avons appris à lui parler. Il a labouré pour le paysan, hâlé les bateaux, transporté le voyageur, porté l’explorateur, le guerrier. Il a aussi accompagné et embelli les jeux. On a inventé des sports, la chasse à courre, le polo, la course, le trot attelé, le saut d’obstacle, la danse rythmique, le bouzkachi, et aujourd’hui le ski-joering. Quant aux chevaux imaginaires ils ont peuplé notre enfance. Un manche à balai suffisait, nous l’enfourchions et aussitôt galop effréné autour de la chambre.  Que de chevaux chevauchés dans les parcs ou pendant les récréations !  Il suffisait de faire tacatac avec la langue et de courir en appuyant sur une jambe ! Bonheur de la cavalcade.

Pages 82 et 83

Ghost town, Montana, USA

 

 

 

 

 

 

 

« Oasis », station-service désaffectée, Texas

 

 

 

 

 

 

Ruines du XXème siècle : Dans un désert. Sous un ciel étrange, menaçant, silencieux. Deux constructions abandonnées, proches de la ruine. Regardez ces deux visages : le nez vertical encadrés par deux yeux morts qui nous regardent. Presque ruines à visage presqu’humain qui nous interrogent. D’où viens-tu ? Pourquoi es-tu parti ? L’une est en bois, l’autre de ciment et de béton. Mais c’est la même histoire. Le même abandon. Il y a eu des hommes ici. Il n’y en a plus.

En Europe, on ne connaît pas de ruines récentes. Les ruines sont toujours anciennes. Elles sont  médiévales. Elles sont antiques. Elles ont une noblesse donnée par l’histoire. Elles nous parlent du passé, du grand passé. Seuls ont survécu les édifices chargés de sens, les constructions les plus considérables : temples, églises, palais, monuments, arcs de triomphe. Les constructions plus modestes, les maisons d’habitation, les fermes, les ateliers, les commerces ont été restaurés ou détruits et rebâtis. La vie quotidienne a été effacée. On affronte seulement le majestueux, le pouvoir inscrit dans la pierre, le symbolique.

En Amérique, en Australie, dans ces pays neufs et sans passé visible, c’est la vie quotidienne, récente, la vie des hommes de tous les jours qui se montre en ses ruines. La foule est venue de partout dans le monde, attirée par l’aubaine : l’or, le plomb, le cuivre, le pétrole. Elle  a construit à la hâte des hôtels, des bars, des stations services, des bordels, des maisons. Quand la mine est épuisée, il n’est pas rare que des villages entiers soient abandonnés. Puis la ruine a fait doucement son travail.

Je ne connais rien de plus surprenant, émouvant, de plus tragique, que ces traces récentes d’un passé mort, alors que les hommes qui les habitaient sont parfois encore en vie. Je pense toujours au dernier habitant qui est resté, à celui ou à celle qui est parti après tous les autres ou qui est mort sur place, seul. A celui qui, parfois, vient encore rôder…

Grenier a grain, Chenini, sud Tunisien
Abbaye cistercienne du Thoronet, France