UN BRIN DE JASMIN

252 pages, 22 x 24; année de publication 2017; 110 photos n&b

Sujet: Second volume d’une trilogie portant sur le Brésil, la Tunisie et le Chili. Dans le cas de la Tunisie, le livre couvre une partie de la présidence de Bourguiba qui sonne déjà comme une période historique pour le pays. Après une introduction de Leyla Dakhli, universitaire tunisienne, chacun des onze chapitres du livre est précédé par un court texte lyrique du photographe.

Les gens.

Maternité, El Haouaria, Cap Bon

En parcourant les vergers du Cap Bon, les forêts de la Kroumirie ou les ruelles de Kairouan, on a du mal à imaginer que les éléphants du Carthaginois Hannibal aient pu faire trembler Rome, la superpuissance de l’époque…

Les gens qu’on rencontre sont issus d’une telle diversité ! La population berbère originelle qui a conservé en grande partie sa culture ancestrale a vu se succéder des vagues ininterrompues de visiteurs qui ont choisi de s’installer ou de poursuivre leur chemin: les Phéniciens, les Romains, les barbares, les Arabes, les émigrés andalous, les Turcs, les colons du Protectorat, jusqu’aux touristes contemporains…

Il suffit de s’arrêter au bord de la route auprès de vieillards prenant le soleil, assis devant la porte de leur maison, portant un fez rouge lorsqu’ils sont pauvres ou un foulard immaculé et un regard solennel lorsqu’ils ont fait le pèlerinage, pour s’apercevoir qu’ils ont toujours la même gentillesse à la fois attentive et indépendante et la même approximation dans les indications qu’ils vous donnent…

Les enfants.

Zaghouan, Tunisie centrale

Ils sont partout…Ils apparaissent aux moments et aux endroits les plus imprévus…

Le regard toujours aux aguets….

Toujours prêts à donner un renseignement, vendre une babiole ou solliciter une pièce de monnaie.

Ils sont toujours actifs, s’occupant des plus petits ou aidant leurs parents dans leurs tâches…

Ils ont un regard qui exprime la curiosité et une certaine lassitude. Ils ont des regards d’adultes

L’eau.

Transport de l’eau, Cap Bon

Il y a deux Tunisies: celle de la côte et celle des montagnes et du désert. Celle de la mer où l’on navigue et qui vous nourrit, et celle de l’eau douce qu’on puise, qu’on recueille et qu’on transporte.

Comme partout où l’aridité menace, l’eau fait l’objet de toutes les attentions…

La palmeraie : bruissement de l’eau qui coule: Les femmes viennent la chercher dans des amphores de terre qui pèsent plus lourd que le liquide qu’elles contiennent. Pourquoi ? Les vieux bidons de métal et de plastique sont pourtant jetés au bord des routes ! C’est probablement parce qu’en renonçant à utiliser l’amphore, on réduirait à la mendicité celui qui ramasse et transporte l’argile, celui qui la façonne, celui qui la cuit, celui qui la vend: bel exemple de solidarité sociale. C’est peut être aussi parceque l’argile conserve mieux le goût et la fraîcheur de l’eau…

Le travail de la main.

Tressage de l’alfa, Ile de Kerkenah

C’est dans la médina, le cœur du village ou de la petite ville, où l’on accède par des ruelles tortueuses et des portes étroites, qu’on est certain de trouver une activité trépidante : le bruit du marteau sur l’enclume, l’odeur du cuir des échoppes de savetiers, le bruissement des soies et des cotonnades qu’on teint, puis qu’on tisse.

L’industrialisation n’a pas encore touché cet univers: tous les volets de la production d’objets s’y trouvent exécutés par un artisanat omniprésent, à la ville comme à la campagne. Par exemple, la fonderie du métal pour la fabrication de petits ustensiles domestiques qui seraient fabriqués en usine chez nous, trouve sa place au fond des boutiques les plus exigües de la médina.

Le souk.

Fripier, médina de Kairouan

Le marché, le « souk » rythme la vie de chacun au point que de nombreuses villes portent le nom du jour de la semaine où s’y tient le marché hebdomadaire…

Bien entendu, ce qui se remarque le plus, ce sont les parties du marché qui prennent le plus de place: la friperie et les bestiaux…

Une fois passées les boutiques de pacotille, le souk est riche de tous les trésors: des coffres de cèdre qui ont été transportés de bivouac en bivouac et qui embaument dès qu’on les entrouvre, d’immenses rideaux de soie qui servaient de cloisons dans les tentes, des chaudrons de pierreries, de verre, d’ambre, de pièces de métal, ou l’on enfonce voluptueusement les mains comme dans les boites de boutons de nos grand-mères…

Sur le chemin.

En descendant le sentier de Chénini

Les gens et les bêtes voyagent constamment sur les chemins: Ou bien ils apparaissent très loin à l’horizon et mettront longtemps à vous croiser, ou bien ils surgissent brusquement de derrière un rocher au détour du sentier…

Les voyageurs paraissent minuscules au milieu de cette immensité minérale: ils avancent avec une obstination têtue à travers les amoncellements de rochers ou en se faufilant entre les dunes de sable….

lls viennent d’on ne sait où, apparemment sans but précis pour ceux qui les observent, avant de disparaître à l’horizon.

Ils font penser à ces colonies d’insectes qui se suivent et qui se croisent les uns les autres sur des traces qu’ils ont-eux mêmes créées.

Vers le désert.

Dans la région des ksars

Sur la route des ksars et des oasis de montagne, on imagine que ces amoncellements de constructions tombant en ruines et vouées à retourner au sable et à la pierre avec lesquels elles ont été érigées, sont vides, désertées par les hommes et par les bêtes.

Pourtant elles ont été, il n’y a pas si longtemps encore, bruissantes de la vie de ceux, hommes et bêtes, qui les habitaient…

Contrairement à l’image qu’on s’en fait, le désert grouille de vie et d’activités, depuis les graines qui se recroquevillent en attendant quelques gouttes de rosée, jusqu’aux insectes et aux petits animaux cachés sous les pierres et qui en sortiront à la nuit tombée, et aux hommes qui surgissent aux moments et aux endroits les plus improbables.

Constructions.

Grenier a grain, Ghoumrassen

C’est à Matmata, un village troglodyte au bord du désert, qu’une architecture a été inventée, ou plutôt, qu’une architecture à l’envers a vu le jour : On y construit sa maison pour soi-même, comme une dépendance de sa famille, sans chercher à impressionner les autres, car ces constructions peuvent être là sans qu’on puisse même soupçonner leur existence.

Ici, la chambre est une alcôve creusée aux dimensions du lit. Quand on a besoin d’un endroit où poser la boite à sel, on creuse une petite niche à bonne hauteur à côté de l’âtre. A mesure que la famille s’agrandit, on « construit » de nouvelles pièces à partir de la cellule initiale.

Le fait de creuser sa maison, et non de la construire, le fait de l’agrandir de l’intérieur et non de l’extérieur permet de l’adapter à ses besoins sans se soucier de son apparence monumentale, puisque celle-ci n’existe pas.

La terre.

Exploitation coopérative, Pont du Fahs

Coexistent, en Tunisie, les grands domaines qui, du temps du protectorat, étaient exploités par les colons, et une agriculture de subsistance sur des parcelles minuscules.

A part les oasis où l’espace est rigoureusement délimité et attribué selon des arrangements ancestraux, l’accès et l’exploitation de la terre semblent faussement improvisés comme s’il s’agissait d’un bien commun auquel chacun accède selon ses besoins et ses capacités…

La fête.

La fête de l’épervier, El Haouaria, Cap Bon

Il y a les mariages, les festivités liées à la religion, et les fêtes traditionnelles…

Et puis les fêtes politiques, comme la visite du Président. Après des heures d’attente, en piétinant, les jeunes filles du comité d’accueil, les bras chargés de fleurs poussiéreuses, ne sont plus très fraîches dans leurs lourdes robes bédouines. L’hélicoptère survole la petite ville; on s’empresse de distribuer des drapeaux et quelques poignées de confettis aux enfants des écoles. En haut de la côte, une clameur en même temps qu’apparaît la Mercédès présidentielle, escortée par les motards, tous feux allumés. L’espace de quelques secondes c’est le tourbillon délirant des clameurs, de la poussière mêlée aux confettis, et du hurlement des sirènes. Au milieu de tout cela, le Président, frais et rose, adresse par le toit ouvrant de sa voiture son légendaire sourire faussement ingénu à son bon peuple… Il passe, il est passé, il a disparu. Mais on continue d’attendre. Quoi ? Les chevaux ? Qu’il revienne ? Personne ne sait. Mais puisque c’est la fête !

Lieux sacrés.

Mosquée de Chénini

Lorsqu’on approche une de ces innombrables constructions religieuses (marabouts, mosquées) qu’on rencontre à chaque pas dans les pâturages, dans le désert ou au milieu des palmiers des oasis, si ce n’était le dôme qui évoque quelque chose de vaguement oriental, on pourrait penser se trouver devant une chapelle romane.

En effet, vous ne verrez pas en Tunisie ces minarets qui semblent défier les lois de l’équilibre et qui fleurissent dans d’autres pays musulmans.

Les constructions religieuses tunisiennes sont conformes à la façon apaisée de vivre sa religion, laquelle conserve une importance extrême à tous les moments de la journée et pour tous les événements de la vie. Mais sans trace de prosélytisme.