Points de vues

A titre d’introduction au travail de « l’artiste », on  proposera trois points de vue bien différents : Le premier à la fois loufoque et chaleureux, est tiré de « l’entrée en matières » du recueil « Du coq a l’âne » écrit par Pierre Maillot, un philosophe épris de cinéma, et auteur de « Les fiancés de Marianne, La société française a travers ses grands acteurs », Ed. du Cerf, 1996.

Terminal Panam, aeroport JFK, New York, 1985
Terminal Panam, aéroport JFK, New York, 1985

Il convient tout d’abord de rappeler que le Dr Hall se situe dès l’abord à la marge de la norme. À vrai dire il y occupe une position très probablement unique. Car on peut certes rencontrer des hommes de nationalité britannique et nonobstant de culture française. C’est rare. Il s’en trouve. Mais si l’on ajoute au concept les éléments suivants : docteur vétérinaire, joueur de trompette, diplômé de Sciences Po-Paris, photographe, employé de la Banque Mondiale pendant une vingtaine d’années, alors, je vous fiche mon billet que vous n’en rencontrerez pas deux répondant à la totalité de ces critères.

Olivier, Chateau de Nice, 2011
Olivier, Chateau de Nice, 2011

Bel exemple de coqalane  d’État Civil : sujet britannique, mais citoyen républicain de cœur de la République Française, amateur de rock, science-politiqueur, zoologue de formation, photographomane de passion, JMH est un cas unique, qui unit des caractères généralement considérés comme antithétiques, et pour le dire en un mot, abracadabrantesques.

Et je dirai d’abord que la première chose qui se dit dans les photographies du Dr c’est que Hall présente de lui-même un visage qu’on pourrait dire bariolé, divers, éclectique. Et que c’est une merveille de fantaisie et d’humour, de désordre assumé, d’incohérence si l’on veut, mais assumée avec raison, puisqu’orchestrée dans une œuvre qui unifie la diversité.

"Ghorfa", grenier a grain, sud Tunisien, 1975
« Ghorfa », grenier a grain, sud Tunisien, 1975

Au bout du compte dans cette diversité, c’est le JMH divers et multiple lui-même qu’on retrouve, amateur du chic des motos anglaises, de la fiabilité des allemandes, de l’esbroufe des américaines. Je laisse à ceux qui le connaissent et qui l’aiment à poursuivre pour eux-mêmes ce déchiffrage du jazzman qu’il fut, de l’amateur de rock qu’il devint, du funambule, de l’équilibriste, du jongleur qu’il reste. Pour ma part j’ajouterai volontiers que ces images poétiques, contradictoires, banales et rares, sereines et souffrantes disent combien John est encore aujourd’hui surpris et vulnérable devant le spectacle du monde.

En bateau devant les calanques Marseillaises, 2012

En ouvrant les yeux sur le monde nous n’en avons pas cru nos yeux. Sa profusion, sa confusion, sa prolifération nous ont mis en danger. C’est pourquoi, très souvent, beaucoup d’entre nous les ont refermés pour ne plus les rouvrir. Rester en éveil, garder les yeux ouverts, comme on dit, est difficile et blessant. Pourtant l’attitude la plus créatrice, la plus courageuse, est de garder la capacité de s’étonner, de se laisser émouvoir, voire stupéfier devant tout ça : le fouillis du monde. Quel bataclan ! Et que fait l’artiste sinon découvrir sous la banalité dont notre regard aveugle recouvre l’inquiétant chaos du monde, une signification personnelle ? Bref, montrer comment il s’en est tiré lui-même, de cet imbroglio.

Le Président de l’Unité Populaire, Salvador Allende

En contrepoint du précédent, on pourrait aussi proposer des extraits du point de vue à la fois distancié et élogieux, d’ Antonio Skarmeta, écrivain Chilien et ex Ambassadeur du Chili a Berlin, auteur, notamment du « Postino » dont a été tiré le délicieux film de Michael Radford en 1996. Il avait écrit ce texte en 2003, à propos de l’exposition de photographies organisée à l’Ambassade du Chili  de Berlin à l’occasion du trentième anniversaire du coup d’état qui renversa le Gouvernement d’Unité Populaire le 11 septembre 1973.

On brandit l'affiche representant le President Allende,
On brandit l’affiche representant le President Allende,

Les photos de John Hall vont à la rencontre du peuple dans son état de transe tranquille, d’optimisme spontané, de rigolades lyriques et poétiques, de murs peints avec tout l’éventail de l’aquarelle, de chansons joyeuses et ironiques, de théâtre et de cinéma de combat, de bannières ondulant dans les défilés populaires comme des cerfs-volants d’enfants dans les parcs en septembre.

La foule entonne l'hymne national, 1972
La foule entonne l’hymne national, 1972

Il me semble que John Hall réussit quelque chose d’assez prodigieux, que l’on observe rarement chez un photographe. Dans ses photos de foule, il atteint un parfait équilibre entre multitude et individu, intimité et expressivité, élan collectif et espérance privée. Il est surprenant de voir comment la force compacte des foules acquiert une valeur poétique grâce à la finesse du détail.

Couple de manifestants defilant devant le Palais de la Moneda, 1972
Couple de manifestants defilant devant le Palais de la Moneda, 1972

En quelque sorte, le peuple participe à ces images en tant que co-auteur avec le photographe qui les a composées. Si l’on étudie chaque cliché en détail, il s’en dégagera une telle intensité qu’on pourrait supposer que les modèles ont eu conscience de poser. Les visages sont animés d’une forte puissance dramatique, ce qu’un photographe n’obtient en général qu’avec des modèles en studio en maîtrisant tous les paramètres techniques. Mais atteindre une telle perfection dans le tumulte et l’agitation des rues est une prouesse assez exceptionnelle.

Unite ! Arme de la Revolution !
Unite ! Arme de la Revolution !

Je salue avec enthousiasme le travail de John Hall, il a su vivre au Chili dans une période difficile de l’histoire latino américaine, et le peuple reconnaissant s’est montré à lui dans sa vérité. Il est bon que trente ans après le coup d’Etat de 1973, avec la commémoration d’une date tragique, ressurgisse dans toute sa fraîcheur un tel torrent de vie, qui nous offre dans le regard de ces antihéros des rues des signes évidents d’espérance

La plus belle de la Favela, Sao Paulo

On pourrait aussi citer le très flatteur « Quatrième de couverture » que Marie Nimier, écrivain aux talents multiples, a consacré à « Samba triste », premier volume d’une trilogie consacrée au Brésil, à la Tunisie et au Chili, présentée dans les pages « publications » de ce site:

Mère de Saint, « terreiro » de « macumba », Sao Paulo

Samba triste s’ouvre sur une galerie de portraits. Ce ne sont pas des photos prises à la sauvette, c’est un travail d’équipe. Hommes, femmes, enfants ont tous accepté de poser, mais – voilà qui est troublant – ils ne cherchent pas notre sympathie. Ils n’ont pas l’air mal à l’aise, pourtant, ni embarrassés. Ils sont là. Présents. Sans concession, parce que la vie, enfin ce que l’on imagine de leur vie à travers ces images, ne leur a pas fait de cadeau. Ils savent bien que devant l’objectif, ça se fait de sourire, de se présenter sous son meilleur jour, mais il semblerait que leur meilleur jour ne soit pas à l’ordre du jour dans ce Brésil des années de plomb.

La fille du charbonnier, Minas Gerais

Le photographe n’a pas su gagner leur confiance, il a fait mieux : il a accepté de perdre la main. Il s’est laissé prendre par ces regards, prendre non seulement au jeu, mais aux tripes. Ils disent : « Qui suis-je pour que vous ayez envie de me photographier ? »Ils disent :  » Et vous, qui êtes-vous ? »

Fin de partie, Carnaval de Rio de Janeiro.

Et toi, qui es-tu ? As-tu connu la misère, les maisons en bois, en plastique, en carton comme celles de la chanson ? Sais-tu comment s’appelle la mère dont les enfants sont comme des poissons ? La Reine du monde aquatique dans sa robe bleu Marie, en connais-tu le nom ? Tu vois, tu ne sais rien. »

Quand John Hall pose son regard sur une chambre avec un lit et une chaise, il le fait avec la même attention, sans tirer la couverture à lui. Toutes les photos, portraits, foules, rues, natures mortes, ont cette qualité d’écoute. Samba triste ou la curiosité sans le voyeurisme, la beauté sans esthétisme, le drame sans mélo.

Marie Nimier