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LE CROCODILE A LUNETTES

152 pages, Année de publication: 2019, 114 photos n&b

Ce crocodile consiste dans la tentative audacieuse de concilier dans un seul document a la fois une approche novatrice du développement pastoral, une conception participative du développement rural, une représentation naïve d’un milieu naturel exotique, celui du Sahel Africain et les images des populations concernées.

Le Sahel: Le fleuve Niger a Mopti, Mali

Le Crocodile a lunettes est une bestiole qui a connu une enfance difficile : il lui aura fallu tout d’abord endurer une gestation de quatre ans (1985 à 1989), dans le cadre du « projet régional de développement pastoral » financé par le programme des Nations Unies pour le développement, à New York, et mis en œuvre par l’organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) à Rome dans les trois pays d’Afrique du nord, ainsi que la Syrie, la Jordanie et l’Irak au Moyen Orient. Ce n’est que de 1994 à 2002, sous le nom de « Programme pastoral Pilote Ouest Africain », financé par le Royaume de Norvège et mis en œuvre par la Banque Mondiale (Washington) qu’il montrera toute sa vigueur dans sept pays Sahéliens : la Mauritanie, le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Niger le Tchad et la Guinée…

Les pasteurs: En attendant les notables, Kourougue, Mali

Le problème que cet animal est supposé aider à résoudre affecte les zones arides et semi-arides de la planète, dont en particulier, les pays situés en Afrique du Nord, au Moyen orient et dans le Sahel. Il s’agit de la dégradation rapide des ressources fourragères des parcours exploités par de très nombreuses communautés pastorales, transhumantes ou pas, et qui tirent d’un élevage extensif l’essentiel de leurs ressources. Cette dégradation qui accompagne la désertification est due à différents facteurs, dont la pression démographique qui se traduit par la mise en culture des herbages, le réchauffement climatique et l’abandon des méthodes ancestrales d’exploitation qui, jusqu’à récemment, résultaient dans un équilibre entre l’homme et la nature.

Les enfants: Fadje Djekine, Niger

Compte tenu de l’existence et de la gravite de ce problème, les spécialistes ont très tôt tenté de lui apporter une solution. Dans un premier temps, ils ont préconisé des schémas rigides d’exploitation basés sur des principes écologiques et techniques contestables comportant des charges animales fixes qui ont peu de signification dans des zones où les précipitations sont imprévisibles et les systèmes productifs sont très mobiles. En outre, la tentative « agronomique » visant à corriger le déficit fourrager en introduisant des espèces fourragères nouvelles plutôt que de s’assurer de la sauvegarde des fourrages existants, a contribué à l’échec répété de cette approche.

Les hommes: Loubeirid, Mauritanie

C’est dans les années ’60 qu’Allan Savory a développé l’approche globale ou « holistique » de gestion des ressources naturelles. Avant même d’aborder les aspects techniques, le modèle holistique comporte deux étapes fondamentales et qui ne peuvent être mises en œuvre que par la communauté elle-même : la définition du tout à gérer (communauté, organisation, résolution des conflits) et le but poursuivi par cette communauté : qualité de vie, activités poursuivies et paysage propre à permettre leur réalisation. Ce n’est qu’au terme de ces étapes que sont abordés les aspects techniques proprement dits qui soulignent la particularité écologique des environnements fragiles des zones arides et semi arides. Le modèle insiste sur l’effet positif que l’impact animal peut avoir sur la viabilité des communautés végétales. Il souligne enfin l’importance du temps pendant lequel la végétation est exposée au pâturage, le surpâturage n’étant pas la conséquence du nombre des animaux, mais plutôt celle de la durée pendant laquelle l’herbe est soumise sans interruption au pâturage. 

Les femmes: Gadeghin, Burkina Faso

           C’est cette approche holistique qui sous tendra le « projet de développement pastoral en Afrique du Nord et au Moyen Orient ». Sur le plan du transfert de compétences, ce projet a eu une approche « top down » propre, à l’époque, à la plupart des pays concernés, et consistant en un programme intensif de formation en gestion holistique des techniciens de terrain chargés, en principe, de transmettre le « modèle » à des communautés pastorales peu ou pas impliquées dans le processus. Si, au terme de quatre ans, le projet a contribué à faire admettre aux techniciens qu’une approche nouvelle de la gestion des pâturages était viable et même souhaitable, les pasteurs eux-mêmes n’ayant pas ou peu été impliqués, le projet n’a guère été suivi d’effet.

Les bêtes: Massaguet, Tchad

C’est en tenant compte de cette expérience que le « Programme Pastoral Pilote Ouest Africain », ou PPPOA, a été conçu, et que le « Crocodile a Lunettes » a vu le jour. Il tient son nom d’un dicton wolof qui dit « qu’on n’enseigne pas au crocodile là où se trouve le marigot » ou, en d’autres termes, qu’on ne peut pas prétendre enseigner le pastoralisme au pasteur. Tout au plus peut-on lui donner des lunettes pour lui permettre de mieux observer autour de lui et de prendre les meilleures décisions. Il est clair que si les éminents spécialistes qui se réunissent périodiquement pour discuter de la désertification se retrouvaient dans la peau d’un Peul dans sa cabane avec une dizaine d’enfants, quelques vaches et quelques moutons, il aurait peu de chance de survivre jusqu’à la prochaine averse… Ce sont pourtant ces mêmes spécialistes qui se sentent habilités à dire au pasteur ce qu’il devrait faire et ne pas faire…

Les taches: Le puits d’eau a boire, Kourougue, Mali

Le Crocodile a lunettes doit donc être mis en œuvre par les communautés pastorales elles-mêmes. Il consiste a créer les conditions d’une mise en commun de l’expérience et des connaissances que les pasteurs ont de leur propre milieu dans le cadre d’un dialogue continu avec les autres usagers de ces mêmes ressources et avec les autorités techniques et administratives.

Cela veut dire que les décisions portant sur l’exploitation de leurs ressources, leur mise en œuvre et leur suivi est du ressort de communautés qui, très généralement, sont analphabètes. C’est là qu’interviennent les tenants de l’éducation participative des adultes mise en œuvre ces dernières années dans différents secteurs du développement rural. L’approche SARAR de Lyra Srinavassan a été adoptée par le Crocodile a lunettes. Elle consiste en un processus pédagogique basé, essentiellement, sur l’utilisation de près de 400 images et portant sur chacun des 36 modules pédagogiques d’une heure environ auxquels participe l’ensemble de la communauté.

Le Crocodile: Reconnaissance de la carte du parcours

Le « crocodile a lunettes » consiste dans la présentation succincte, d’une part, du processus très rigoureux du modèle holistique et de la stratégie de communication participative adoptée par le programme qui se trouvent brièvement décrits dans l’introduction de chacun des huit « chapitres » du documents, d’autre part, de quelques exemples des images naïves et charmantes dessinées par des artistes locaux dans le cadre des sessions pédagogiques et, enfin, d’une sorte de reportage photographique sur les communautés concernées des sept pays Sahéliens ayant participé au programme, dans leur milieu naturel et au cours de la mise en œuvre des sessions d’animation.