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Avant même d’entamer l’exploration de ce site, il a semblé utile pour les non initiés, et aussi pour les autres, de se poser quelques questions, que se sont probablement posées des générations de photographes, et de tenter de leur apporter une réponse.

La photo ne serait-elle, après tout, qu’une image parmi les autres ?
Il doit bien y avoir un ou deux milliard de photographes à la surface de la terre. Enfin, de gens, qui, comme moi, disposent d’un appareil photo, d’un téléphone portable, ou d’une caméra… sans compter les millions d’appareils de surveillance qui, à chaque carrefour,

Images de mains sur la voute d'une ghorfa, sud Tunisien, 1978
Images de mains sur la voute d’une ghorfa, sud Tunisien, 1978

accumulent quelques photos à chaque minute…Bref, avait-on besoin d’un photographe de plus ? En fait, cette manie de représenter le monde autour de soi ne date pas de la découverte de la plaque sensible: Il y a 10,000 ou 20,000 ans, nos ancêtres étaient déjà diablement intéressés à observer et à représenter la tête que pouvaient avoir les bestioles qui maraudaient autour de leurs cavernes… Depuis, le désir de l’homme de créer de nouvelles images ne s’est jamais démenti.

"Bon point" qu'on distribuait dans les ecoles avant-guerre.
« Bon point » qu’on distribuait dans les ecoles avant-guerre.

Quand j’allais à l’école communale, en 1941 ou 1942, il n’y avait pas beaucoup d’images qui circulaient pour les enfants ; les seules dont ils disposaient étaient celles qui venaient avec les tablettes de chocolat, quand il y avait encore du chocolat, c’est-à-dire « avant la guerre ». Ce sevrage d’images explique sans doute la fascination que j’ai très tôt éprouvée lorsque j’en rencontrais, et jusqu’à présent où je peux les créer moi-même.
Si la photographie n’est bien qu’une image parmi les autres, que l’homme a toujours créée, avec de la boue, du charbon, un burin, une plume ou un pinceau, ne vaudrait-il pas mieux parler d’image photographique que de photographie ?

Le grand chambardement de la photo numérique.
Passer de la voile à la vapeur a dû être, pour les marins du XIXème siècle, une épreuve douloureuse. Il en est allé de même pour les photographes qui, à la même époque, ont dû passer de la plaque de verre au film de celluloïd, malgré les avantages extraordinaires de ce dernier.

Recueillement,seance de candomble, Sao Paulo, 1969
Recueillement,seance de candomble, Sao Paulo, 1969

Nous avons connu le même sentiment d’impuissance et parfois de révolte lorsque dans les années 2,000, nous avons dû ranger les appareils argentiques dans un tiroir, mettre l’agrandisseur au garage et nous familiariser avec l’équipement informatique.
La magie de l’artisanat photographique disparaissait d’un coup : Les manipulations secrètes du chargement et du déchargement du film, l’odeur des produits chimiques, la pénombre vaguement infernale de la lumière inactinique, l’apparition

Route de Virginie, USA, au soleil couchant.
Route de Virginie, USA, au soleil couchant.

fantomatique de l’épreuve dans le bac de révélateur… Tout cela a disparu d’un seul coup. Pour toujours… Et pourtant, malgré ses incertitudes (l’inflation absurde de l’acte photographique, l’incertitude portant sur la pérennité de l’enregistrement électronique, la remise en cause –sans doute contestable- de la qualité des clichés), le numérique a apporté quelque chose d’essentiel : une plus grande liberté.

La couleur a-t-elle tué le noir et blanc ?
L’apparition des premiers clichés de couleur des Frères Lumière au début du siècle passé, a été accueillie avec la même stupeur que le cinéma parlant ou, aujourd’hui, que le numérique.

Masque de "diablada", Lac Titicaca, Bolivie, 1973
Masque de « diablada », Lac Titicaca, Bolivie, 1973

Et pourtant, il en va des innovations techniques comme du reste :

Toucan, Chutes d'Iguacu, frontiere Bresil-Argentine
Toucan, Chutes d’Iguacu, frontiere Bresil-Argentine

à la même époque, il existait dans la plupart des maisons bourgeoises un appareil stéréoscopique que les enfants manipulaient des heures durant, les jours de pluie, pour s’émerveiller des effets saisissants des photos « en relief » (on ne disait pas encore 3D) du Pavillon Colonial Français de l’Exposition Universelle de 1895, ou des chutes du Niagara.

Et pourtant, la photo stéréoscopique qui semblait si prometteuse, a disparu. Par contre, la photo en couleurs, elle, s’est maintenue. Elle s’est même taillé la part du lion dans la production photographique contemporaine, sans pour autant « tuer » la photo noir et blanc qui a conservé sa place.

La photographie et le texte ne font pas toujours bon ménage.
En ouvrant un recueil de photographies, on ne sait jamais bien à quoi s’attendre…
Il y a ceux qui sont convaincus que la photographie est un art à part entière, et qu’à ce titre chaque œuvre mérite d’être présentée dans son intégrité, sans se trouver altérée par un quelconque texte ou légende…. Et le lecteur se trouve obligé de se reporter aux pages de la fin du volume pour apprendre de quoi il s’agit, du lieu et de la date de la photo…

Prostituee, quartier reserve, petite ville du Minas Gerais. 1970
Prostituee, quartier reserve, petite ville du Minas Gerais. 1970

Il y aussi ceux qui compatissent avec le lecteur et qui ont la bonté de placer ces indications plus accessible en début de chapitre.
Il y a enfin ceux qui, comme moi-même, considèrent que l’image et le texte sont des moyens de communication complémentaires, qui ne s’excluent pas l’un l’autre, et qui placent le texte ou la légende a proximité immédiate de l’image.
En fait, séparer le texte de l’image reviendrait à visionner un film de cinéma en deux étapes : la première consisterait à projeter les images muettes, et la seconde à écouter ensuite les dialogues de ce même film dans la salle obscure.

Une photographie, ca se prend ? ou ça se fait ?
Il existe tellement de façons d’aborder l’acte photographique…

Historiquement, pour des raisons techniques évidentes, les premières photos exigeaient une longue durée d’exposition, ce qui impliquait une préparation minutieuse ; la photo était alors « faite » et même « refaite » lorsque les résultats ne correspondaient pas a l’attente du photographe.

Notable Mauritanien posant sous sa tente.
Notable Mauritanien posant sous sa tente.

Avec l’apparition de l’appareil photo « instantané », le photographe peut s’aventurer dans le monde réel sans préparation particulière et « prendre » son sujet, consentant ou pas.

Petite fille, favella de Rio de Janeiro, 1970
Petite fille, favella de Rio de Janeiro, 1970

Il y a aussi bien d’autres manières de procéder, par exemple, « tirer » le portrait ou la photo de mode en studio, dans l’attente du geste ou de l’expression recherchée… Il y a aussi la photo « volée » du paparazzi, et celle du safari photographique…
Quelle que soit la démarche de l’acte photographique, elle doit déboucher sur un produit qui sera soumis aux mêmes critères de qualité, quelle que soit la manière dont il aura été obtenu.

 

A-t-on vraiment besoin d’une photo de plus ?
La question est évidemment absurde, car qu’on en ait besoin ou pas, il y aura tous ces albums, ces tiroirs, ces dossiers, ces portefeuilles et ces ordinateurs qui seront encore et toujours remplis de nouvelles photographies, indépendamment de la question de savoir s’il y a des sujets qui sont dignes d’être photographiés, et d’autres qui ne le sont pas.

Walt Disney Concert Hall, Frank Guery, Los Angeles, 2007
Walt Disney Concert Hall, Frank Guery, Los Angeles, 2007

Même si Ben prétend qu’il n’y a pas de photo ratée, il est de fait qu’une belle lettre d’amour n’est pas nécessairement de la littérature, et qu’on  peut s’interroger sur les critères sur lesquels se baser pour juger qu’une photo passe le test, et décider qu’effectivement, on avait besoin de cette photo de plus…
La photo réussie, c’est celle qui remplit la fonction qui lui était assignée : ça peut être d’illustrer un événement, représenter fidèlement la nature, susciter une émotion, raviver le souvenir, célébrer la beauté, la grâce, l’élégance, etc.…

La photo réussie, c’est celle dont on se souvient, celle qu’on n’oublie jamais.